AMSVRID * : D’où je viens, là où je vais !

Paisible matinée (Photo de Carl Hocquart)

D’où je viens, là où commence mon histoire (Photo de Carl Hocquart)

L’aube ne s’était pas encore pointée lorsqu’il quitta la petite demeure familiale, laissant ses petits dans leur lit, sous la lune l’ombre de son épouse sur le pas de la porte essuyant ses larmes. Il marcha jusqu’à la sortie du village où d’autres hommes l’attendaient, sur leurs épaules un morceau de tissu blanc enveloppant quelques figues sèches, de galettes et d’un demi-litre d’huile, de quoi se nourrir pendant deux semaines.

Ce matin de fin février, il soufflait une douce brise qui faisait tressaillir tendrement ces oliviers centenaires, témoins d’une Histoire oubliée des Hommes.

Muets, Amsbrid et ses compagnons de fortune marchèrent les pieds nus pendant de longues heures, traversant oueds en crues, collines et plaines verdoyantes, sous un ciel printanier, le soleil au-dessus de leurs têtes comme pressé de fuir vers d’autres contrées, effrayé par le spectacle désolant de ses hommes suant, trainant des pas vers l’inconnu.

Oui, l’autre terre n’était pas la leur. Ils le savaient. Leur terre c’était celle qui refusait de les nourrir décemment, cette terre de soleil qui brûle le sol et assèche les ruisseaux, on dirait Anzar réclamant cette belle jeune femme pour épouse au temps des mythes et des Dieux auxquels les Amazigh croyaient sans se faire violence, sans agresser les autres.

Leur terre c’était celle que les autres leur avaient pris de force, qu’ils songeaient reprendre en usant, eux aussi, de la force. L’esprit de conquête ne faisait pas partie de leur culture mais ils allaient devoir partir à la conquête d’un autre pays, non pas pour s’emparer de ses terres mais pour les cultiver, faire prospérer ses industries et gagner de quoi racheter leurs petits lopins qu’ils avaient abandonné parce l’impôt était cher et eux n’avaient ni argent ni récolte pour éviter une spoliation déguisée de leur héritage millénaire.

Archives de la Photographie - XXe La guerre d'Algérie, photographies françaises  (161)

Port d’Alger. Le Kairouan se vide de ses soldats français et embarquent des ouvriers algériens pour Marseille (Photo/DR)

Ainsi, au bout de trois journées de marche, ils arrivèrent épuisés au Port d’Alger où le Kairouan qui avait déjà fait escale à Tunis les attendait, amarré en bas de la Casbah depuis la veille.

Ambsrid écoutait les chants des mouettes en observant silencieux cette immensité bleue, les yeux embués de larmes qui n’osèrent pas dépasser la frontière de sa pupille. Ce matin-là, la mer était calme. Le départ était imminent. Le retour n’était pas sûr.

O pauvres paysan des hautes montagnes ! Le temps avait passé vite depuis que vous aviez quitté vos collines comme ce caillou qui se détache de sa montagne pour finir en grain de sable sur la plage. Silencieux, trainant vos déglingues, là où le travail vous appelait, où aviez-vous abandonné Amsbrid ? La guerre est finie depuis longtemps. Vous êtes enfin libres ! Votre pays aussi !

Personne ne savait où était passé Amsbrid. Peut-être que personne ne voulait en parler, me dire la vérité. Donnant l’impression d’êtres dérangés dans leur profond sommeil, ils me répétèrent d’une voix aigrie : « Silence ! »

C’était ainsi qu’ils me répondirent, ses compagnons qui se taisaient aussitôt, de peur de remuer cette plaie qui refusait, me semble-t-il, de guérir.

«L’exil, ce n’est pas de partir. Ne plus jamais revenir, renoncer à tout, oublier jusqu’à sa langue et sa culture, c’est cela l’exil », me dirent-ils en chœur, avant de se murer dans ce silence qui me pèse autant que ce regard perdu au fond de l’eau, sur le bord de cette cette Meuse qui leur rappellent leur Sébaou et leur Soummam dont ils ne gardaient que de vagues souvenirs.

Pourtant, leur mémoire n’a pas totalement fléchi. Dans ce nouveau pays où ils ont appris à prendre racine, bon gré malgré, ils se souviennent du moindre détail. Avec beaucoup insistance de ma part, il commencent aujourd’hui à me parler, à me raconter leur terre natale, leur nouveau pays, celui de leurs descendants, leurs joies et déboires, leurs solitude sous terre dans les mines, devant la chaleur des fours des fonderies, sous le poids des marteaux-pilons écrasant leur doigts, devant les interminables chaînes de montages des véhicules, les cafés et restaurants, dans les marchés où ils travaillaient de quatre heures jusque, parfois, au coucher du soleil, sur les routes à bitumer, les rails à poser, etc.

Ces pages sont pour eux. Pour Amsbrid que je cherche dans les recoins de leur mémoire.

Comme disait Sadek Aïssat, la parole est d’eux. Je ne suis que leur porte-voix.

Lyès Menacer

Dans mon exil, je m'enracine (Photo de Lyès Menacer)

Dans mon exil, je m’enracine (Photo de Lyès Menacer)

*Amsbrid : l’homme de passage.

Abrid veut dire en Kabyle : chemin, route.

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